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Depuis quelques mois, l’artiste Emmanuel Aragon conçoit « Toute ta mémoire presque », une œuvre évolutive qui vient ponctuer les Ateliers Partagés de panoramas, en dialogue avec les habitants du quartier Carriet à Lormont.

 

 

« Toute ta mémoire presque » à Lormont.
Conception : juin > octobre 2022, dans le cadre des Ateliers Partagés de panoramas.

À découvrir mercredi 12 octobre lors de la Tournée des Ateliers !

 


Entretien
Élise Girardot / Emmanuel Aragon, septembre 2022.


Élise Girardot : Peux-tu présenter ta démarche et expliquer comment TTMP (Toute ta mémoire presque) résonne avec tes autres recherches artistiques ?


Emmanuel Aragon : Je suis artiste plasticien et auteur. Dans un même geste je réunis celui d’écrire un texte et de créer une installation, un acte de sculpteur à l’échelle du corps. Je crée avec certains projets pour des espaces publics, des œuvres in situ. Le processus de création tend alors vers un lieu précis, intègre son histoire, les singularités de ses habitants et usagers. Mais je garde en tête son inscription dans un continuum de strates de temps ; l’œuvre pourrait un jour quitter son lieu présent, elle doit pouvoir rester en suspens. Le travail en amont de l’inscription in situ est fait d’écoute, une collecte de récits, écrits, paroles, timbres de voix, langues aux « accents » liés aux habitants et usagers (enfants pour une école). Ma recherche se fonde toujours sur une attention aux formes d’adresses, comment interpeler, murmurer, interroger, confier. L’espace public me fascine parce que l’œuvre y est d’abord perçue sans être identifiée comme telle. Elle devient pleinement un élément de réalité quotidienne. J’aime cet état d’équivoque de l’œuvre, on ne sait d’abord pas à qui elle s’adresse ni qui en est l’auteur. Elle est pour moi toujours interrogations ouvertes, anonymes, invite à se les approprier, à les mesurer à sa propre vie, sa propre voix, en devenir interprète.
TTMP s’inscrit totalement dans ce sens. L’œuvre est au départ conçue comme évolutive, s’étendant sur les façades d’immeubles du quartier Carriet peu à peu au fil des mois, des rencontres avec des habitants, propos échangés, entendus, lectures. Ce qui est singulier ici est de s’adresser à des habitants en train de quitter leur appartement, dans un projet qui va mener à la démolition des immeubles. J’insinue donc l’œuvre entre voix et témoignages, trace, se substituant peu à peu aux personnes devenues absentes, recouvrant des lieux d’habitations quittés. Cette dimension d’après, de garder une force pour les habitants d’autres immeubles alentours empruntant encore la rue, un peu comme un dernier habit pour ces immeubles, pas d’abandon, une dignité.


EG :
Comment est arrivé le choix des mots de TTMP ?

EA : Comme dans mes autres pièces le choix des mots se fait très lentement, variations d’énergies différentes. Il y a d’abord mon histoire personnelle liée à l’exil, histoire qui touche des millions de familles notamment au XXème siècle, et m’a rendu ce sujet très sensible. Envie de chercher un nouveau texte. Puis avec les premières rencontres, furtives ou plus longues, lectures, écoutes, témoignages, je cherche et comment écrire sur les façades. Le projet de coïncider avec l’échelle des habitats, sans les obturer ni prendre en force par un geste monumental. Ces bandes de toiles de coton de belle qualité à l’échelle exacte des balcons deviennent des enseignes, des banderoles, manifestes intimes et personnels, individuels. Elles pourraient avoir été accrochées comme des adresses à la société par des habitants, anonymes comme dans les manifestations, les écrits déployés dans l’espace public comme des revendications, des injonctions, des mises en doute. Ensuite une fois ce format déterminé est venue l’écriture : placer les verbes à la fin des phrases, trouver le principe de composition qui se répète, trois lignes, laisser du souffle, du devenir. Ainsi aussi l’évidence de les déployer comme des énigmes, des questions sans la forme interrogative ; préserver une densité de haïku, de phrase peu courante grammaticalement, qu’on cherche rien qu’en la répétant, à faire sienne, à entendre dans sa propre vie.


EG :
Quelle narration se tisse d‘un balcon à un autre ?


EA : D’un balcon à un autre se tissent quelques dizaines de fragments au fil des pas. Il n’y a pas d’ordre de lecture, de chronologie. Je l’écris par touches, avançant peu à peu dans quatre grands groupes de phrases marquées par quatre couleurs, choisies lumineuses, acidulées, vives. La narration est donc un puzzle à reconstituer selon sa propre marche, découverte, mémoire immédiate ou longue. La cohérence se tient dans le lien de tous les fragments à ces questions de qu’est-ce qu’un lieu de vie tisse, structure, impose, découvre en quelqu’un, qu’est-ce qui change au moment de le quitter, d’aborder un nouveau lieu, quel lien étroit existe entre habitat et individu ?


EG : Comment as-tu envisagé ton rapport au bâti, puis au quartier dans la réalisation de cette installation ?

EA : J’ai
très vite eu envie de rester proche de l’échelle de l’appartement. D’où inscrire l’œuvre dans les ouvertures de ceux-ci, comme quelqu’un-e qui habite et dialogue avec son quartier depuis chez lui-elle. Donc penser les immeubles comme des ensembles de lieux de familles et d’êtres humains avant tout. Le quartier s’est immiscé dans l’écriture de façon intuitive, naturelle, inexplicable, « in-programmable ». Chaque son, passant-e, façon de traverser le couloir, le parking, le city-stade, l’école à côté devenant indice, témoignage. J’avais aussi un lien avec ce quartier puisque je suis artiste-intervenant depuis de nombreuses années dans une structure Petite enfance située en son cœur. Une des voisines de l’atelier fréquente ce lieu avec les enfants dont elle s’occupe… À l’échelle de la commande ma façon d’habiter le quartier est très brève, je pourrais intervenir sur un temps bien plus long. Il y a quelque chose de l’urgence, du précaire plus que de monumental dans mes choix de mise en œuvre : du rudimentaire, provisoire même si les toiles et matériaux utilisés sont qualitatifs, tendent au pérenne et pourraient habiter ensuite d’autres espaces.


EG : Que souhaites-tu dire aux habitants avec cette œuvre ? Qu’aimerais-tu qu’elle suscite, ou ne suscite pas ?

EA : J’aimerais que cette installation s’appréhende par touches très intimes. Tout comme la réaction d’habitants dans le choix d’un texte pour leur propre balcon : quand après avoir sonné chez eux je leur propose de choisir un texte parmi plusieurs que j’apporte, souvent le choix de la phrase que j’accrocherai chez eux est très touchant « celle-là ». Comme une évidence immédiate, un écho à quelque chose de vécu très intime dont on ne parle pas, ancré, sûr. J’aime cette évidence imprévisible, différente pour chaque texte et chaque personne. Je crois que c’est cette disponibilité de l’œuvre, réelle variation, que je cherche avant tout.
J’aimerais qu’elle apporte la perception de l’importance du temps pour entendre, percevoir, appréhender l’autre, l’étrange, la différence. Comme une chanson peut résonner en nous un jour ou revenir au fil du temps, une question, une certitude, un doute, une parole à emporter avec soi. J’aimerais de cette façon adoucir les changements de lieu, la sensation profonde et complexe d’habiter.